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samedi 18 juillet 2009

Kindle et Liberté comme non domination

Il y a quelques temps (en fait il y a très longtemps, mais j'avais dans l'idée de recommencer sous peu, avant que l'actualité ne me force la main), je vous avais bassiné avec le concept de liberté comme non-domination. Il me semblait à l'époque, et il me semble toujours aujourd'hui, qu'à l'heure d'Internet et des bits, il est préférable d'abandonner notre conception traditionnelle de la liberté comme absence de contrainte. La décision d'Amazon, hier, de supprimer deux livres du Kindle de ceux qui les avaient achetés (Ironie du sort, il s'agissait de 1984 et Animal Farm, de Orwell), me renforce dans mon idée que cela est nécessaire. Je m'explique.


Avec les bits, on assiste à l'avènement du tout mesurable. Tout devient quantifiable et donc vérifiable, surveillable et contrôlable, surtout ce qui ne l'était pas avant, à savoir les productions intellectuelles. Dès lors que l'on peut transformer des lois et des normes en des sortes de "lois de la nature", (les DRM viennent par exemple incarner les lois sur le droit d'auteur), on accorde un "pouvoir" bien plus grand à celui qui est censé être protégé par ces lois.Il ne s'agit plus alors de contrôler la diffusion de l'oeuvre, mais l'oeuvre elle-même, comme si elle était un objet incarner. Les DRM permettent ainsi d'interdire certains usages (l'échange entre autre) aux fichiers musicaux. Pour donner un exemple tiré du monde des objets, c'est comme si le créateur du pot de fleur que vous veniez d'acheter avait la possibilité de vous interdire de mettre certain type de fleurs dans ce pot (ou autre chose, l'échange, la revente, la reproduction etc.)


Des outils comme le Kindle, ou l'Iphone ajoute une dimension encore plus forte à ce contrôle. En effet, ces deux objets sont constamment connectés au réseau, et surtout reste en communication constante avec Amazon ou Apple. Ce sont des objet complètement "propriétaire", des "Appliances" pour rependre le vocabulaire de J. Zittrain. Bref. si l'une de ces deux compagnies souhaite transformer le service qu'elle vous a rendu, elle a la possibilité de le faire. C'est ce qui s'est passé dans le cas de la suppression de 1984. On peut aussi imaginer des cas plus "osé", dans lesquels un livre ferait l'objet d'une plainte en diffamation et dont le texte se verrait transformer en directe sans forcément que le lecteur en ait conscience, sans qu'il soit consulté au préalable. Bref, ce que permet un monde de bits et de réseaux, et ce que nous montre l'exemple d'Amazon, c'est la perte d'une certaine autonomie. Le contrôle que bits et réseaux permettent, et qui se trouve exemplifié par le "cas" Kindle, n'est pas un contrôle qui nous contraint, c'est un contrôle qui pourraient nous contraindre, c'est-à-dire une domination. Lorsque nous utilisons le Kindle, nous sommes en effet soumis à la domination d'Amazon (et surtout à travers cette compagnie, des auteurs), qui peut décider unilateralement de changer le ToS de son appareil, ou de modifier (ou supprimer) le texte des ouvrages que nous sommes censé posséder. À travers le Kindle, Amazon possède sur nous un pouvoir discrétionnaire dont la compagnie peut faire un usage arbitraire. Et on ne peut rien y faire si l'on s'accroche à une conception de la liberté comme absence de contrainte. On se rend compte qu'il y a intuitivement quelque chose qui cloche, mais on n'y peut pas grand chose et surtout, on reste condamner à juger au cas par cas. Avec la liberté comme non-domination, on possède un cadre à partir duquel il est possible de trouver des solutions général à ce genre de problème.


À titre de supplément, deux petits billet interessant :


http://futureoftheinternet.org/orwellian-indeed
http://diveintomark.org/archives/2007/11/19/the-future-of-reading

jeudi 16 juillet 2009

Citoyenneté et Internet.

Trop longtemps la philosophie politique ne s'est interessé qu'aux institutions garantissant la justice. À partir des années 90, il est toutefois devenu clair que pour qu'un système fonctionne, il fallait que les citoyens s'investissent, et un grand nombre de théories de la citoyenneté ont été développé. Il s'agissait alors de trouver des solutions au déclin constaté de l'interêt pour la vie publique. Pour plus de détails sur tout cela, je renvoie au chapitre 7 de l'excellente introduction à la philosophie politique de W. Kymlicka : Contemporary Political Philosophy : An Introduction. Aussi interessantes que puissent être toutes ces tentatives pour penser le citoyen dans la théorie politique, il me semble que l'angle même à partir du quel on l'a fait pose problème. Tout d'abord, je ne suis pas certain qu'il y ait effectivement un désinterêt pour la vie publique. Et ensuite, je doute que la philosophie en tant qu'entreprise normative, puisse saisir un fait aussi polymorphe et pluraliste que l'action citoyenne (sauf à changer le paradigme dans lequel elle évolue). La recherche de justification à la participation citoyenne pour convaincre les individus de s'investire dans la vie publique me semble à tout le moins utopiste, voire carrément débile. C'est oublier ce fait essentiel que devrait garder à l'esprit toute personne travaillant avec ou sur les hommes : les gens n'en font toujours qu'à leur tête !


Ces théories de la citoyenneté pourraient avoir leur interêt pour penser Internet, si elles ne souffraient des problèmes que je viens de citer. D'autant que sur Internet peut-être encore plus qu'ailleurs, les individus vivent leur citoyenneté de manière fort différente. Pour cela, justement P. Mathias propose dans son ouvrage Des libertés numériques, non plus de penser Internet à partir de notre concept de citoyen, mais de "construire le concept de l'"e-citoyenneté" à partir des pratiques reticulaires dont nous observons le foisonnement" (p. 113). Si j'avoue ne pas avoir bien saisi ce que Mathias fait de cette idée dans la suite de son livre (peut-être est-ce du au fait qu'il jargonne constamment, et qu'il n'hésite parfois pas à se laisser aller à un lyrisme typiquement post-moderne), l'idée me convient très bien. Plutôt que de chercher à réformer quelque chose à partir de principes normatifs abstrait, il me semble bien plus sain de commencer par voir comment ces choses fonctionnent pour essayer de faire en sorte qu'elle fonctionne au mieux. (J'ai conscience au passage de tenir ici des propos bien hégelien, mais je ne les crois pas complètement incohérent avec un certain nietzschéisme.)


L'action citoyenne sur Internet doit donc être saisie puis pensée à partir des formes multiples que prend sa pratique. Mais si l'on garde à l'esprit que l'Internet n'est que texte, on peut cependant résumer ces pratiques en un slogan : la politique comme conversation. (Cette phrase n'est pas de moi et l'idée est courante. Elle a notamment été reprise par le mouvement "Government 2.0", mais je n'arrive plus à remettre la main sur la source originale.)