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vendredi 31 août 2007

Andrew Keen : critique naïf ou virulant de mauvaise foi ?

J'ai eu l'occasion d'évoquer Andrew Keen (son blog est ici) dans mon billet sur les critiques du Web 2.0, je reviens vers lui aujourd'hui car Les Echos et Liberation lui consacre chacun un article. Je n'ai pas encore eu l'occasion de lire son livre The Cult of the Amateur, mais la critique qu'en fais Francis Pisani (que je cite beaucoup en ce moment, faudrait que je change de source :p) ne m'en donne pas l'envie. Je lis beaucoup et je n'ai pas de temps à perdre avec des livres moyen.

La lectures des entretiens qu'il a accordé aux deux journaux français, me donne l'impression d'un gros n'importe quoi. Je n'arrive pas à me décider sur ce qu'il est. On retrouve à la fois une virulence contre l'amateurisme rampant d'Internet, et une certaine naïveté dans le respect que lui inspire les experts.
Il y a, à mon avis, de grosses lacunes dans ses raisonnements, ce qui lui permet de dire des énormités. Il dit par exemple "Le talent brut ne se développe pas de manière optimale lorsqu'il est livré à lui-même. Il doit être développé, guidé et soutenu. Cela exige un investissement, et donc des ressources." Je ne sais pas si la traduction est mauvaise, et si Keen a vraiment parlé de talent brut, mais il y a clairement un problème ici.
Lorsqu'un talent est brut il n'est pas développé. Il ne nécessite aucun investissement. C'est le raffinement de ce talent qui va exiger du travail. Il semble donc que ce soit une bonne chose que tous puisse s'exprimer facilement, cela permet au talent brut d'être découvert. C'est d'ailleurs ce qui se passe à chaque fois. Tel chanteur commence à avoir du succès en tant qu'amateur sur Internet. Ensuite des compagnies lui propose un contrat.
Je continue sur ma lancée en commentant les phrases qui me paraissent bizarre.

"J'apprécie de vivre dans une société où la concurrence s'exerce et où le meilleur talent, celui qui s'est donné la peine, est récompensé." C'est, je crois, le cas de tous. Je ne vois pas vraiment en quoi ce qui se passe sur Internet vient changer ça. Ce qu'il ne faut en revanche pas oublier, c'est qu'avec l'émergence d'expert, vient aussi l'émergence d'une sorte de pouvoir. Un expert possède des privilèges, il est détenteur d'un certain pouvoir, d'une certaine autorité. Il n'est jamais agréable de voir ce rôle contesté. Que Keen le veuille ou non, au bout d'un certain temps, un autorité finira toujours par chercher à se reproduire. Ainsi, il n'est pas vrai que le meilleur talent sera toujours récompensé. Et ce d'autant que la notion de talent est hautement subjective, et celle de meilleure encore plus.
La concurrence doit aussi s'exercer sur les experts. Pour que ces derniers ne sombrent pas dans une sorte de tyrannie, il est nécessaire que leur rôle soit remis en question. Dire qu'il sont objectif etc. c'est soit de la naïveté, soit de la mauvaise foi.
"L'idée que le talent, qui a échoué jusqu'à présent à franchir les fourches Caudines des intermédiaires traditionnels va enfin pouvoir prendre sa revanche est absurde. En fait, il n'y a pas plus de talent qu'avant. Comme ailleurs, on trouve du contenu d'excellente qualité dans la blogosphère, mais il est rare et il faut fouiller longtemps. Or le consommateur a rarement le temps et l'énergie de filtrer le bon du mauvais, c'est le rôle des professionnels." Il ne s'agit nullement de dire que grâce à ce qui se passe sur Internet il y a plus de talent, mais simplement qu'il est plus visible car il peut s'exprimer avec plus de facilité. Je vais prendre un exemple peut-être tendancieux. À la fin de l'Ancien Régime, la France ne comptait plus aucun général de qualité. Le commandement de l'armée était une petite blague. L'aristocratie d'alors ressemble aux expert d'aujourd'hui. Ils avaient tous accès au meilleures formations etc. Arrive la Révolution et tout à coup, l'armée croule sous les stratèges de génie et sous les officiers talentueux. Ce n'est pas qu'il y a plus de talent qu'avant, c'est qu'il ne pouvait pas s'exprimer.
Keen a raison de souligner que l'on croule sous l'information, mais comme je le disais dans mon dernier billet, et en suivant les idées de Weinberger, il suffit de développer de nouveaux outils pour trier tout cela. Le consommateur n'a certes pas le temps de le faire, mais l'expert n'est pas toujours le mieux placé. C'est ici que se trouve la force de l'Internet social. Si UN consommateur n'a pas le temps de tout trier, il a le temps de trier un peu, et d'autre font la même chose, ce qui permet au final de s'y retrouver.

Lorsque Les Échos signalent à Keen que les experts se sont accaparé un certain contrôle sur la culture, sa réponse est confondante de naïveté. "Il ne faut quand même pas oublier que ce sont ces intermédiaires traditionnels qui ont apporté la culture aux masses" Parce que quelqu'un a fait un jour quelque chose de bien, il faudrait lui pardonner ses excès ? Et sa réponse continue "Lorsque la propriété intellectuelle perd sa valeur, comme c'est le cas sur le Web, la seule manière qui reste à l'artiste de vivre de son art est dans la performance vivante, sa présence physique. Autant dire que nous revenons, littéralement, au Moyen Âge, où la culture était un luxe accessible aux seuls riches." Vu le prix des CD, de DVD et même de certains livres, la culture n'est déjà qu'accessible aux riches. Je ne vois de plus pas vraiment comment Keen passe de la performance physique à la culture accessible aux seuls riches.
Si le système de droit d'auteur a été inventé pour que les artistes n'aient plus à vivre du mécénat, la situation actuelle en est de fait revenu au mécénat, puisque sans maisons de disques, maison d'édition ou autre, donc sans mécène, les artistes ne peuvent plus vivre. Et de toute façon Internet et le droit d'auteur ne sont nullement incompatible, il suffit de réfléchir au problème et de trouver un autre type de solution. Il semble cependant que les experts ne soient pas vraiment pour.

"Or nous vivons ensemble, nous apprenons les uns des autres et la cohésion du groupe repose en partie sur son identité culturelle, elle-même dépendante de la culture de masse." Alors là je ne comprend pas. Il n'y avait pas d'identité culturelle avant la culture de masse ? Hors de la culture de masse point de salut ? S'il y a effectivement une crise identitaire à travers le monde (fort bien analysé par M. Castells dans son livre : Le pouvoir de l'identité) elle peut tout à fait provenir du fait que la culture de masse détruit le lien social traditionnel. De plus des études comme celle dont j'ai parlé sur Facebook, semblent montrer qu'Internet est créateur d'un autre type de lien social que celui auquel on était habitué, mais qu'il n'est en rien destructeur de celui-ci.

"Précisément. Le Web 2.0 est brandi avant tout comme un espace communautaire et conversationnel inégalé. L'ironie, c'est qu'il affaiblit les deux, puisque tout est ramené à l'utilisateur." Là encore, j'aimerai avoir une analyse plus poussé. Il n'est de toute façon pas dit que de cette culture de l'utilisateur ne sorte pas quelque chose de nouveau qui ne soit pas aussi destructeur que ce que Keen veut bien croire.

Je ne commenterais pas l'autre article, celui de Liberation. A mon avis, il est clair que Keen, à une vision très naïve des experts. Il est souvent de mauvaise foi, très certainement car les changement induit par Internet lui font peur. Il le reconnait d'ailleurs dans l'entretien accordé à Libé. "Aujourd’hui, Internet ressemble à l’état de nature, plus proche de Hobbes que de Rousseau, où le comportement humain s’épanouit sans ­règles sociales ni lois. L’anarchie. (...) Le Web 2.0 est en train de tuer notre culture, prendre d’assaut notre économie et détruire nos codes de conduite."
Si tout change, comme je le crois, ne vaut-il pas mieux réfléchir à comment faire pour que le changement se passe le mieux possible, plutôt que de critiquer et freiner ?

Qu'en pensez-vous ? Pensez-vous que la critique de Keen est valable ? Pensez-vous qu'il faille se méfier de tout cela ou plutôt chercher a comprendre pour mieux s'adapter ?

Photo : Amazon et wnyc (Flickr)

3 commentaires:

R.E. a dit…

J'étais également tombé sur une émission qui faisait la promo de son livre. J'avais trouvé ça "facile".

En revanche, je vois que tu commences à developper ta pensée en même tant que s'affine ton appareil critique.

Anonyme a dit…

Critiquer sans avoir lu, sans avoir suivi son analyse jusqu'au bout, mais juger sur l'analyse et les résumés d'un autre : C'est exactement le type de réaction qu'il dénonce.

Louis a dit…

Je n'ai effectivement pas lu Keen, j'ai en revanche écouter l'une de ses conférence et lu ce qu'il pouvait écrire sur son blog.
La critique que je fait dans ce billet est cependant une réponse direct à ce qu'il dit dans les entretiens auxquels je fait référence. Ainsi je ne juge donc pas sur l'analyse et le résumé d'un autre mais sur ses propres propos.